Omini : la biologie médicale réinventée

Par 18 septembre 2019Parcours d'Entrepreneur

Rencontre avec Joanne Kanaan et Anna Shirinskaya, co-fondatrices d’Omini, une biotechnologie hébergée chez X-Booster.

Quel a été votre parcours ?

Joanne : Je suis biochimiste de formation. J’ai obtenu un doctorat de biochimie en France, à l’ENS, après avoir fait des études de biologie/biochimie à la faculté au Liban. En finissant ma thèse, je me suis rendue compte que je n’allais pas poursuivre dans le parcours académique, c’est à ce moment que je me suis intéressée à l’entrepreneuriat. J’ai fait une formation de 6 mois en entrepreneuriat pour apprendre à construire une spin-off de biotech. Avant de finir ma thèse, j’ai été contactée par le programme Entrepreneur First qui m’a permis de rencontrer Anna et monter le projet Omini.

Anna : Mon parcours scientifique qui a commencé en Russie avec une licence en chimie-biochimie, puis un master en chimie polymérique. Et, je suis donc rentrée dans un programme européen en chimie. J’ai atterri en France et j’ai fait mon stage dans Le Laboratoire de Physique des interfaces et couches minces (LPICM) de l’Ecole Polytechnique. Le laboratoire m’a proposé une thèse en bioélectronique, sur les biocapteurs. Après mon PhD, j’ai commencé à me poser des questions sur le sens de ce que je faisais : j’aime les sciences mais quelle en est la finalité ? Ecrire un article scientifique, être lu et cité, c’est bien, pour avoir de l’impact, il faut que cette technologie sorte du laboratoire et rencontre les utilisateurs. Pour savoir si cette technologie est intéressante pour eux ou pas. J’ai monté un premier projet avec ces capteurs, mais il n’a pas trouvé son marché. J’ai compris que je ne pouvais pas monter mon projet seule. En effet, il y a beaucoup de travail en dehors de la partie scientifique et je devais donc trouver quelqu’un pour me compléter sur l’aspect business. C’est à ce moment que j’ai rencontré Joanne à Entrepreneur First, qui avait en plus une expertise en biologie et qui est donc devenue CEO d’Omini. Le projet a commencé en octobre 2018, il n’y a pas si longtemps que ça !

Se lancer dans l'entrepreneuriat : quel a été votre déclic ?

Joanne : Cela me tentait pendant un petit moment du fait des différentes disciplines que cela concerne tout en me permettant de garder un pied dans la science. Je voulais toucher à plus de tâches administratives et stratégiques, j’hésitais beaucoup sur l’aspect personnel et le manque de stabilité que cela implique. Entrepreneur First m’a aidé dans ce sens car c’est un programme qui me donne un terrain de quelques mois pour tester et trouver un co-fondateur. Je savais que je voulais entreprendre, je ne savais pas quand est ce que j’allais me lancer.

Anna : Lorsque mon premier projet s’est terminé, je cherchais à tester de nouvelles choses et à trouver des co-fondateurs : de la même manière que Joanne, Entrepreneur First m’a aidé à ce niveau-là.

Omini, le pitch ?

Omini rend la biologie médicale 100x plus rapide, 100x plus simple.  70% des décisions médicales nécessitent un acte de biologie médicale, comme les tests sanguins. Ils sont indispensables mais on attend plusieurs heures ou jours avant d’avoir le résultat. C’est un temps dont les médecins ne disposent pas car ils doivent prendre des décisions rapidement. Il faut trouver un compromis entre vitesse de décision médicale et précision de la décision en absence de résultat ou s’il existe un délai d’attente. L’objectif d’Omini est de créer des dispositifs portables pour détecter les biomarqueurs* (caractéristiques biologiques mesurables). Nous faisons cela grâce à une technologie de capteurs sur lesquels Anna a travaillé. C’est une technologie à fort potentiel mais qui était restée confinée au milieu académique. Par son travail, Anna a rendu possible d’industrialiser cette technologie, qui a l’avantage d’être portable, précise, rapide et à un coût abordable. Notre vision est de devenir leader dans le secteur du « point of care » *, car la demande augmente auprès des médecins, il y a un réel besoin.

Nous sommes dans le cas d’une société avec une technologie à fort potentiel mais qui avait besoin de retrouver son marché : nous avions différents secteurs à adresser au vu de la quantité de cas d’usages des capteurs. Nous nous sommes demandés où est ce que l’on pouvait amener le plus de valeur et le secteur de la santé était clairement celui qui nous intéressait toutes les deux. Nous nous sommes demandés où est ce que l’on est le plus utiles en santé, nous avons beaucoup discuté avec des professionnels de santé, définit les besoins et un point d’entrée. Nous avons choisi les infections et les inflammations car les marqueurs impliqués avaient une meilleure faisabilité que des marqueurs de cancers ou de maladies cardiovasculaires qui sont intéressants mais plus difficiles à adresser et moins rapides. Entre octobre et novembre, nous avons réalisé une cinquantaine d’entretiens avec des professionnels de santé, des infirmières, des pharmaciens hospitaliers, … pour comprendre les besoins du marché vu par différents angles. C’est un questionnement que l’on a toujours de se demander si l’on est sur le bon angle mais nous ne sommes pas dans un laboratoire de recherche donc il nous faut trouver une application et un marché.

*Les tests de diagnostic médical qui sont effectués sur le lieu de traitement (au moment et à l’endroit des soins).

Votre plus grande réussite ?

Anna : se rencontrer à Entrepreneur First est une des plus grandes réussites!

Joanne : En tant qu’équipe, on a réussi à convaincre que malgré un secteur complexe, la santé, notre projet valait le coup. En deux mois, nous nous sommes démenés pour avoir de la traction, convaincre qu’il y avait un fort potentiel, de la techno derrière, un marché. Passer le comité d’investissement d’Entrepreneur First a été une première réussite : ce n’est pas tant pour le financement qu’ils nous donnaient mais sur le fait d’avoir convaincu sur le projet. Cela a été aussi d’apprendre à se connaître : travailler ensemble, se comprendre est une belle réussite pour l’équipe car c’est un travail continu pour nous : on ne se connaissait pas avant septembre !

Les difficultés de votre projet ?

Anna : Nous faisons du médical et du hardware. Nous devons convaincre qu’il ne faut pas voir peur de ce type de projet.  Certes, le développement nécessite du temps et de l’argent mais tout cela est planifié.

Joanne :  Nous n’avons pas forcément eu d’échec à ce stade. Nous n’avons pas levé d’argent en sortie du programme Entrepreneur First contrairement à beaucoup d’autres projets car nous sommes dans un type d’entreprise, la biotechnologie, qui ne lève pas de suite.

Quelles-sont les prochaines étapes ?

Joanne : Sur l’aspect technologique, nous travaillons pour démontrer que l’on est capable de mesurer un premier marqueur de l’inflammation. Nous travaillons aussi sur le prototype de notre premier lecteur. Notre modèle est d’avoir un lecteur sur lequel il faut brancher des capteurs à usage unique. Nous avons développé deux générations de lecteurs et nous travaillons en ce moment sur la troisième. Sur l’aspect commercial, nous travaillons à établir des partenariats plus solides pour mener des études cliniques et ainsi montrer l’efficacité de notre produit. Il faut aussi son importance dans le parcours du patient pour ensuite aller se certifier et aller sur le marché. On a différents points d’entrée : hôpitaux, médecins généralistes, … Sur l’aspect recrutement, nous sommes deux pour l’instant et une personne nous aide sur le prototypage. Nous souhaitons agrandir notre équipe l’an prochain pour diversifier les applications, travailler sur l’accès au marché, etc. Nous allons passer d’un système mono à multi-capteurs où l’on va associer plusieurs capteurs. Cela complexifie la technologie, les applications et les cas de figure et cela implique des chercheurs en matériaux, contrôle qualité, biologie, etc. Nous développons aussi un board : des médecins nous conseillent sur la partie scientifique. Cela nous permet d’aller sur de bonnes pistes et d’élargir notre réseau. Par ailleurs, le fait d’avoir un projet en santé nous donne accès à un plus grand panel de financements et c’est un secteur assez valorisant !

Comment imaginez-vous Omini dans quelques années ?

Anna : Dans trois ans, nous aurons notre premier produit sur le marché. Mais nous n’allons pas attendre que le premier produit soit commercialisé pour développer les suivants en parallèle.  Notre développement produit se fera en continu car il n’y a pas beaucoup de changements à faire pour ouvrir notre système à d’autres types de marqueurs. Au final, nous souhaitons proposer une gamme de tests variée et à un prix accessible. Nous ne travaillons pas que pour l’Europe mais aussi pour ceux qui n’ont pas les moyens, là où les laboratoires ne sont pas accessibles : c’est notre ambition à plus long terme.

Joanne :  L’objectif est de rendre notre solution accessible tout en délivrant de la qualité. Nous réfléchissons à un impact sociétal large tout en faisant grandir l’entreprise, tous les entrepreneurs n’ont pas cette chance. C’est aussi pour ça que l’on a choisi le secteur de la santé ! Dans quelques années, nous voulons avoir une équipe qui sera contente de travailler avec nous. On réfléchit à quelle culture on veut transmettre, on grandit en tant que personne et on apprend à être des leaders. Nous sommes deux femmes à gérer une entreprise, c’est rare et donc on veut donner l’exemple et apporter de la diversité dans notre équipe. Nous sommes aussi deux immigrées et on réussit dans un pays qui nous a accueilli : on veut pouvoir faire la même chose pour d’autres personnes.

Une entreprise qui vous inspire ?

Anna : Des entrepreneurs comme celui de Sensome nous conseillent. Franz Bozsak, le CEO, m’a aidé sur mon précédent projet et a donné de son temps quand il était très occupé. J’apprécie beaucoup comment il gère son équipe, et les valeurs qu’il transmet. Certains entrepreneurs oublient que leurs entreprises ce sont les salariés. De plus, son entreprise n’est pas à un stade très éloigné du nôtre, c’est donc hyper pertinent pour nous aider.

Dites-nous-en plus sur votre expérience au sein du Centre d’innovation de l’X. En quoi celle-ci vous a permis d’évoluer ?

Anna : J’y suis contente, c’est le “bon coin” de l’Ecole polytechnique ! Quand j’ai besoin de quelque chose, je sais que les experts que nous avons à disposition feront le maximum pour m’aider. X-Up, dont on ne fait pas partie, nous apporte énormément, nous propose beaucoup d’ateliers. Serge Chanchole, le directeur Entrepreneuriat et Innovation, donne de son temps. Il y a ici un vrai effort pour aider les entrepreneurs à réussir, cela fait plaisir et l’équipe est efficace. En un mot : agréable !

Quel type d’entrepreneures êtes-vous ?

Nous sommes des chercheures entrepreneures ! Nous souhaitons garder cette crédibilité comme quoi le cœur de notre métier, c’est la Recherche et l’innovation même si on monte une entreprise. Nous gardons un état d’esprit et nos valeurs de chercheur dans le développement de notre entreprise.

Les qualités nécessaires pour entreprendre ?

Anna : Être sincère, agile, prêt à apprendre tous les jours, ambitieux, humble et reconnaître qu’il y a des choses que l’on ne connaît pas. Il faut aussi être prêt à mettre son égo de côté et recruter des personnes meilleures que soi.

Joanne : Il faut être ambitieux, parfois il faut aussi être réaliste : on doit garder l’équilibre entre les deux pour ne pas se faire des illusions. Il faut aussi être prêt à entendre beaucoup de “non” sans de décourager, continuer à avancer.

Comment vous percevez-vous en tant qu'entrepreneur dans quelques années ?

Joanne : Nous souhaitons continuer à grandir, développer la culture d’entreprise et rendre à la communauté ce qu’elle a pu nous apporter. De mon côté, je souhaite aussi pouvoir rendre à ma communauté initiale, le Liban, où l’entrepreneuriat est peu développé. J’aimerais être un driver dans l’écosystème entrepreneurial naissant et être un modèle pour eux dans le secteur scientifique. A l’intérieur de l’entreprise, je veux savoir gérer, être un bon manager, garder une bonne ambiance au sein de l’équipe, savoir recruter et motiver l’équipe.

Anna : Je lis beaucoup sur la culture d’entreprise, comment bien gérer l’équipe. Pour moi, cela implique de ne pas être le dirigeant mais faire partie de l’équipe, créer de la valeur pour tout le monde.

« L’entreprise, c’est l’équipe, pas les dirigeants ! »

Si vous pouviez donner un conseil à la personne que vous étiez il y a quelques années, ça serait lequel ?

Anna : il faut oser, ne pas avoir peur : la réussite n’est pas l’objectif final, c’est le voyage qui est le plus important. Il vaut mieux faire et regretter que de ne pas faire.

Et aux jeunes qui souhaitent, qui hésitent ?

Anna : On a qu’une vie, il faut faire le maximum pour vivre cette vie comme vous le voulez. Si vous avez envie, osez !

Joanne : N’ayez pas peur de l’inconnu qui vient avec le fait d’entreprendre. Vous allez apprendre tous les jours dans beaucoup de domaines et grandir avec votre entreprise !

Le conseil à ne surtout pas suivre ?

Anna : faire une start-up pour l’argent : ce n’est pas le meilleur moyen pour ça !

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