MAKE THE DIFFERENCE IN A SEA OF DATA

Par 22 mars 2019PORTRAIT

[UN INSTANT] Ça n’est pas uniquement une entreprise que nous vous invitons à découvrir dans les quelques lignes qui vont suivre mais bien un parcours d’entrepreneure. Un parcours fait de travail, de rencontres marquantes et de voyages qui ont forgé les volontés d’entreprendre et « d’avoir de l’impact » de Zuzanna Kosowska-Stamirowska, CEO de NavAlgo.

En quelques mots, peux-tu nous pitcher ton parcours ?

Je suis originaire de Pologne, je vis en France depuis une dizaine d’années. Je suis arrivée dans l’hexagone pour faire mes études  à Sciences Po Paris, loin de la tech. Ce qui m’a attiré, la pluridisciplinarité de la formation : des cours de droit, de business, d’économie, de relations internationales, etc.

Pourquoi la France ?

J’ai fait un lycée français bilingue en Pologne, puis j’ai voulu étudier à la fois le droit et l’économie. En Pologne, il n’y avait pas d’école qui me permettait de le faire, j’avais entendu parler de Sciences Po. J’ai postulé un peu comme ça. J’avais vraiment envie de cette ouverture pluridisciplinaire. J’essaye toujours de comprendre avec une approche « big picture ». C’est une méthode que j’applique quand je travaille avec les clients, il faut comprendre leurs objectifs globaux et après savoir les traduire en détail pour la partie tech.

Pas d’appétences particulières pour les sujets scientifiques à la base ?

En troisième année de bachelor, j’ai effectué un semestre d’échange en Suède à la Stockholm School of Economics. C’est là-bas que j’ai découvert la théorie des jeux. C’était un cours pour les économistes, pour développer les intuitions et comprendre comment fonctionne le raisonnement de cette théorie. J’ai vraiment adoré, ça me sert toujours.

Quelle a été ta next step après Sciences Po et pourquoi ?

Je me suis intéressée à l’informatique, j’ai postulé pour le Master Economics and Public Policy. Un cursus entre Sciences Po, l’X et l’ENSAE. Un cursus assez “matheux”. Ce fut mon introduction pratique au raisonnement algorithmique, dans un système complexe.

L’entrepreneuriat a été une évidence pour toi ?

J’ai d’abord travaillé dans une PME d’IT dans le cadre d’un stage pendant mon bachelor. J’étais responsable des ventes dans la première société à avoir créé (en 2004) le système pour organiser les Hackathons. A l’époque, cette PME, Sphere Research vendait (et vend toujours) une solution pour évaluer la qualité et l’exactitude du code de programmation de manière automatique pour les besoins de l’entraînement et de la RH en IT. Il n’y avait personne pour assurer la partie business. Les clients ne savaient pas toujours ce qu’ils voulaient. Je pense que mon rôle se rapprochait plus de celui d’un consultant : comprendre les besoins du client, les traduire auprès des développeurs pour voir ce que nous pouvions customiser sur le produit initial.  Nous avions des clients un peu partout. Le marché le plus intéressant était l’Asie : l’Inde et le Japon; aux Etats Unis, c’était un peu plus difficile qu’en Asie.  Certains de mes contacts indiens, avec lesquels je travaille dans le cadre du projet NavAlgo viennent de mon expérience dans cette PME.

Et c’est à ce moment-là que tu t’es lancée ?

Je me suis lancée, oui,… dans une thèse !

Pour mon doctorat, je cherchais une thèse en économie des réseaux mais à l’époque, ça n’était pas le sujet le plus à la mode. Le projet que j’ai finalement trouvé était en lien avec des géographes à l’Institut des Systèmes Complexes à Paris.  Il s’agissait d’un projet financé par le European Research Council (ERC), sur l’analyse des réseaux maritimes. J’avais la chance d’avoir les données des mouvements des navires de toute la flotte mondiale, entre tous les ports durant 30 ans, donc un réseau qui évoluait dans le temps. Il s’agissait d’analyser les trajectoires des bateaux via le prisme de l’économie des réseaux. C’est rare d’avoir autant de matière, d’avoir un réseau qui est vraiment global. Même internet est plus régionalisé. Là, j’avais un réseau globalisé, physique, ancré dans l’espace et des données complètes sur une longue période. Une opportunité de voir l’évolution du réseau maritime et de sa forme à travers le temps.  Ce que je voulais trouver, c’était un modèle génératif qui me permettrait d’assimiler les nouvelles évolutions et aussi comprendre les règles selon lesquelles le réseau évolue.  J’ai voulu tester ces modèles mais au lieu d’adopter l’approche classique où je viens  avec mes préconceptions de chercheur que j’applique à la matière, j’ai voulu détecter le modèle à partir des données que j’avais, donc j’ai adapté des méthodes de Machine Learning sur les données de type réseau.

A ce jour, ma thèse attend les toutes dernières finitions avant la soutenance prévue pour l’automne. Je suis tombée enceinte et pendant ma grossesse, j’ai rencontré le CTO de ce qui allait être NavAIgo, nous avons écrit le « sketch » de la société et quatre mois après mon accouchement, nous lancions NavAIgo.

NavAIgo, le pitch, en quelques mots ?

Nous accompagnons nos clients dans leurs grands chantiers, dans des grands défis de R&D. Nous sommes spécialisés en optimisation et en Intelligence Artificielle surtout dans le secteur logistique.
Dans l’équipe, nous avons des chercheurs de haut niveau qui publient dans les meilleures journaux et aux meilleures conférences, par exemple nous avons un collègue qui est passé par Google Brain. Si on parle de l’intelligence artificielle, ce ne sont pas des personnes qui appliquent seulement les méthodes existantes mais ils créent ces méthodes et savent aussi programmer. En France, il y a plein de chercheurs qui sont très bons du point de vue algorithmique mais qui n’ont pas été forcément formés en IT et en conception de logiciels. Nous avons l’avantage de combiner les deux et nous travaillons du concept jusqu’au déploiement chez le client.

De ton sujet de thèse germe NavAIgo ou simple coïncidence  ?

Mon expérience dans l’entreprise Sphere Research, m’a permis d’interagir avec  des programmeurs de haut niveau mais aussi avec les chercheurs en informatique théorique, membres de l’équipe et leurs réseaux de collaborateurs. Ce que je voyais, c’est qu’ils avaient des méthodes, des compétences nécessaires pour résoudre plein de problèmes réels que rencontraient les industriels. Ce qui me gênait vraiment, c’est qu’il y avait le chercheur qui travaillait sur des problèmes très abstraits, parfois sans impact alors, que leurs solutions pouvaient être utiles. Bien sûr que mon sujet de thèse a aussi contribué énormément dans le ciblage et le positionnement de NavAlgo. Grâce à mes recherches, j’ai eu l’expérience avec les types et bases de données qui sont très caractéristiques de l’industrie maritime. J’ai été aussi capable d’identifier l’insuffisance des méthodes actuelles pour répondre aux challenges posés par ces types de données et l’industrie du transport. Il s’agit des données spatiales sur les flux physiques. Les données potentiellement erronées, manquantes, ou inaccessibles, dont la quantité n’est pas forcément énorme.

Après avoir écrit le “sketch” de la société et après mon accouchement, mes associés et moi avons enregistré la société à Londres. Dès le départ, nous étions tournés vers l’international et avec une équipe très internationale à la base, c’était plus simple d’être basé au Royaume-Uni. Il y avait des profils que nous avions déjà identifiés pendant mon parcours qui pouvaient nous aider. On a un collègue qui est basé au Chili. J’ai mes contacts en Inde, deux collègues à Londres, notre CTO est en Pologne. Et, parmi l’équipe, plusieurs conservent la casquette de scientifiques. A mon sens, c’est un avantage concurrentiel fort, ils sont au contact des conférences, des séminaires et sont à jour des dernières recherches.  Aujourd’hui nous sommes 12, la société existe depuis octobre 2017 et nous avons commencé à opérer en mars 2018.

Entrepreneure, vocation ou révélation sur le tard ?

J’ai toujours voulu créer mon propre destin, je suis très indépendante. Dans l’équipe, nous avons tous la même ambition : nous voulons avoir de l’impact.

Quand tu dis avoir de l’impact, comment l’entends-tu ?

Make a difference ! La capacité à changer les choses. Pourquoi le domaine maritime est intéressant pour nous ? 80 % du commerce mondial transite par la mer.  Le marché est très concentré, cinq sociétés « trustent » la moitié du transport de containers, c’est un marché global. Les échanges maritimes sont décrits par Ban Ki-moon comme « la colonne vertébrale » de l’économie mondiale. Si on optimise ne serait-ce que quelque chose de très petit, l’impact est énorme. Un tiers de l’équipe est passée par les plus grandes sociétés en IT comme Google ou Microsoft. L’avantage d’une société plus petite comme NavAlgo, c’est que chaque personne apporte plus en terme de contribution marginale à la solution.

Comment fédères-tu autour de NavAIgo ?

Au tout début de l’aventure NavAIgo, j’ai demandé à mes collègues de définir trois mots clés qu’ils voudraient voir refléter dans la société et on a tous convergé. A chaque fois que l’on veut embaucher quelqu’un, la première chose que la personne doit nous dire, c’est si elle se reconnaît dans ces mots-clés : « aventure », « optimisation », « élégance ». Dans ce dernier cas, je parle de la qualité du code qui est livré, avoir une finesse du service rendu. Après, bien évidemment, c’est la confidentialité, envers nos clients. Nous gérons leur data, donc nous installons un rapport de confiance.

La quatrième valeur : « internal transparency » s’est également imposée dans mon management. Ce  que j’ai appris avec la théorie des jeux, c’est que si on sait faire comprendre nos objectifs, les malentendus sont éliminés plus tôt. Quand je prends une décision, j’essaye de faire comprendre les motivations de ce choix. Ça n’est pas seulement pour moi, mais pour toute l’équipe. En partant des objectifs, c’est beaucoup plus simple pour tout le reste qui se mettra en place.

Est-ce que tu appliques la théorie des jeux à ton équipe en termes de management ?

Je me sers énormément des intuitions de la théorie des jeux. Si je comprends les objectifs, je connais le but des personnes, leurs finalités, je peux aider mon équipe à aboutir. C’est le même principe avec le client, il faut que nous comprenions leurs objectifs. On pourra alors mieux s’adapter pour arriver au meilleur résultat pour tout le monde.

Ce qui est important, c’est « l’incentive design ». Dans l’équipe, on l’a utilisé pour les rémunérations, pour l’organisation des postes. L’objectif est de minimiser la frustration. Une fois que nous avons minimisé ce point, les gens sont libres de créer. La compréhension du marché du travail des programmeurs/développeurs nous fait agir ainsi, ce sont des personnes de haut niveau en IT, ils peuvent être embauchés partout. S’ils quittent une équipe, c’est à cause de la frustration liée à des processus qui ne sont pas optimaux.

Les prochaines étapes pour NavAIgo ?

On a livré et on a des projets en cours pour des cabinets de conseil en informatique, des corporates, un travail d’algorithmie pour une société de transport. Le business model est assez simple et se finance sur les projets. Nous venons de gagner le Smartport Challenge de CMA CGM à Marseille. Nous avons une bonne visibilité et nous avançons maintenant sur le secteur de la logistique et du retail. Ce que nous faisons, ce sont des modèles de prévisions pour la supply chain, la prévision de la demande appliquée plus globalement à tout type d’échanges commerciaux et pas uniquement les échanges maritimes.

Si on résume, tu es entrepreneure, chercheur, maman, tu as des collaborateurs et des clients aux quatre coins du globe et tu travailles sur ta thèse, c’est quoi le secret ? L’insomnie ? 😉

Dès le début, on s’est concentré sur les process, ça nous optimise la vie. On interagit beaucoup même à distance même si on préfère se voir pour garder le contact humain, c’est très important. Nous ne sommes pas des robots. Et sinon, il y a des outils pour pouvoir gérer plusieurs contextes, surfer entre les projets et les 12 membres de l’équipe.

En trois mots, l’enrepreneure que tu es ?

Je prends des décisions d’une manière confiante, et je fais en sorte que ces décisions soient appliquées. Ça facilite la vie de l’équipe, même si je reconnais que ça n’est pas évident du tout. A l’écoute et je dirais courageuse.

Dans 10 ans, NavAIgo ?

Il y a plusieurs chemins possibles : soit, nous pouvons croître comme une grande boite de conseil, soit nous pouvons déboucher sur une des solutions que nous développons ou développerons à l’avenir et la faire évoluer. Il y a plusieurs questions : une question business, mais également une question de motivation de mon équipe. Je sais que les personnes que nous embauchons peuvent s’ennuyer si elles travaillent toujours sur la même solution. Nous embauchons des personnes qui sont pluridisciplinaires, ce ne sont pas uniquement des informaticiens. Nous mettons la compétence la plus appropriée à l’endroit qui paraît le plus logique pour le projet. L’objectif est plus de faire en sorte d’avoir une variété de projets pour que les membres de l’équipe soient stimulés sur ce qu’ils font. Et surtout, faire en sorte d’avoir des projets qui sont stimulants intellectuellement.

Est-ce que vous envisagez de lever des fonds pour « scaler » ?

Nous n’avons pas besoin de beaucoup de fonds pour exister, ce qui nous intéresserait davantage ce serait d’avoir un partenaire qui nous aide pour aboutir aux objectifs que nous avons déterminés. Ça peut être un investisseur mais, il doit partager notre vision. Il faut qu’il croit en nous.

Pour terminer notre échange, que peut-on souhaiter à NavAIgo ?

Que le vent continue à souffler dans nos voiles !