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Sensome : l'entreprise qui révolutionne le traitement des AVC

Interview avec Franz Boszak, président et co-fondateur de Sensome

 

La direction de l'innovation et de l'entrepreneuriat de l'Ecole Polytechnique vous propose ce jour une interview du chercheur et entrepreneur Franz Boszak, créateur d'un dispositif innovant pour caractériser et traiter les accidents vasculaires cérébraux. Bonne lecture !

 

équipe Sensome

 

Bonjour Franz, pouvez-vous vous présenter en quelques mots et nous rappeler votre relation avec la direction de l'innovation et de l'entrepreneuriat de l'Ecole Polytechnique ?

Bonjour, je m’appelle Franz Bozsak, je suis président et co-fondateur de la société Sensome. J’ai de base été formé en tant qu’ingénieur aérospatial, en Allemagne, puis j’ai passé 1 an aux Etats-Unis avant de venir à polytechnique pour faire ma thèse où j’ai eu la chance de rencontrer Abdul Barakat, professeur du CNRS et de polytechnique. Abdul m’a convaincu de regarder le corps humain plutôt que d’aller vers l’espace ! C’est avec cette rencontre que j’ai décidé de faire ma thèse sur les stents coronaires.

Après cette thèse, il y a 7 ans, j’ai décidé de cocréer Sensome avec Abdul. Sensome était alors à l’époque tournée vers les dispositifs cardiovasculaires et non neurovasculaires comme aujourd’hui.

La relation entre Sensome et polytechnique est extrêmement forte : c’est une startup créée par un ancien doctorant de l’X et un professeur de l’X d’une part, et d’autre part Sensome faisait partie de la toute première promotion de l’incubateur X-Up. Nous avons eu la chance de « beta-tester » cet incubateur en quelque sorte ! J’ai tendance à dire que l’intégralité de l’X a fait office d’incubateur pour nous.

 

Quel est le cœur de métier de Sensome ?

Sensome est une société avant tout Med Tech spécialisée dans le traitement des AVC. Le cœur de cette entreprise repose sur un capteur d’impédance, le plus petit au monde, qui permet d’identifier et de caractériser les tissus biologiques en se basant sur l’analyse des courants électriques qui traversent ces tissus. L’analyse est réalisée par une approche Machine Learning. Le but est d’intégrer nos technologies et notre capteur dans des dispositifs existants des grandes sociétés Med Tech pour leur apporter de nouvelles fonctionnalités.

 

Votre dispositif Clotild semble révolutionner l'approche du traitement des AVC, pouvez-vous nous expliquer son fonctionnement et les technologies qui le différencient des autres solutions ?

Clotild est notre premier dispositif, c’est aussi un démonstrateur dans le sens où il a permis de prouver que l’on était capable d’intégrer notre capteur et nos technologies softwares dans un dispositif médical existant.

Nous avons créé un guide neurovasculaire composé de différents matériaux, que l’on insère dans la circulation sanguine au niveau de l’aine et que l’on peut diriger jusqu’au cerveau. C’est sur ce guide que nous avons intégré notre capteur d’impédance qui permet de caractériser la nature du caillot sanguin à l’origine de l’AVC. C’est grâce à Clotild (guide + capteur) que les médecins pourront connaitre précisément la nature du caillot et ainsi choisir un dispositif tiers le plus adapté possible afin de déboucher le vaisseau et sauver le patient.

Notre avancée technologique se base d’une part sur la miniaturisation du capteur, et d’autre part sur l’IA que nous avons développé. Nous avons en effet miniaturisé un impédancemètre jusqu’à 15 microns, près de 10 fois moins que l’épaisseur d’un de vos cheveux ! Les impédancemètres traditionnels font plusieurs centaines, voire milliers de fois cette taille, ce qui rend leur utilisation impossible dans les vaisseaux sanguins. C’est cette miniaturisation drastique, basée sur des technologies de semiconducteurs, qui a permis la création de Clotild.

La seconde chose est le traitement des données : comment analyser et interpréter les signaux transmis par le capteur ? L’enjeu était de créer un software permettant de traduire ces données en un diagnostic sur le caillot et sa composition.

Pour être franc, le plus compliqué n’a pas été la miniaturisation de l’impédancemètre mais l’intégration du capteur dans le guide. On pense souvent que ce genre de dispositif est créé sur une chaine industrielle, mais pas du tout ! Clotild est un produit d’artisanat, avec une production essentiellement manuelle.

 

 

Clotild

 

 

Pourquoi s'être focalisé sur le traitement des AVC parmi tout l'éventail de maladies cardio-vasculaires existantes ?

Très bonne question, comme je vous l’ai dit, j’ai réalisé ma thèse sur les stents coronariens, c’est donc très logiquement que nous avons commencé par travailler sur les problématiques cardiovasculaires.

Mais nous nous sommes vite rendus compte que la recherche et les dispositifs liés aux maladies cardiovasculaires étaient bien plus avancés et utilisés sur le terrain que pour les maladies neurovasculaires. Les premiers dispositifs cardiovasculaires sont apparus dans les années 70, alors que les dispositifs neurovasculaires datent d’à peine 20 ans. Il y avait ici tout un domaine à explorer et à améliorer. Par ailleurs, les AVC sont la première cause d’handicaps moteurs à travers le monde, dès lors il était nécessaire pour nous de se pencher sur cette problématique.

Avant 2014, on traitait les AVC en injectant un médicament dans les 4.5 heures suivant le début de l’AVC en croisant les doigts pour que le vaisseau se débouche (près de 90% de ces interventions se soldaient par un échec). A l’époque nous n’avions pas encore la thrombectomie mécanique : des dispositifs médicaux pour déboucher le vaisseau depuis l’intérieur du vaisseau. C’est aujourd’hui possible ! Depuis 2014, on utilise des stentrievers (un cathéter avec une grille métallique au bout pour retirer le caillot) ou des cathéters d’aspirations. Cela a permis de faire passer le taux de réussite de 10% à 80% et a agrandi la fenêtre d’intervention à 24h.

Mais ces dispositifs de thrombectomie mécanique ne permettent malheureusement pas toujours de retirer le caillot du premier coup. Sans connaître la nature du caillot qui bouche l’artère, le médecin y arrive environ 1 fois sur 3. C’est là qu’intervient Sensome : en caractérisant la nature du caillot avec Clotild, on pourra par la suite utiliser le bon dispositif pour déboucher l’artère du premier coup, ce qui augmente drastiquement le pronostic du patient, tout en diminuant les coups  pour le système de santé.

 

Pouvez-vous nous expliquer le cheminement R&D de Clotild, du premier croquis jusqu'au premier prototype fonctionnel ? En quoi les dispositifs proposés par Polytechnique vous ont-ils aidés à mettre en œuvre ce beau projet ?

Le cheminement R&D de Clotild a été long, pas loin de 7 ans ! En fait, ce développement a résidé en 3 grandes étapes :

  • -     Développer dans un premier temps notre algorithme pour différencier les tissus
  • -     Créer un capteur d’impédance de 15 microns
  • -     Intégrer ce capteur sur un guide et réussir à faire fonctionner le tout

Concernant l’écosystème de Polytechnique, je pense que c’est un endroit assez particulier dans le monde, c’est une école et un centre de recherche avec des domaines de compétences transversaux regroupés au même endroit ; compétences dont nous avions profondément besoin pour développer notre produit (data science, biologie, micro-électronique, mécanique…). Polytechnique est de ce point de vue très fertile car il y a les représentations de tous ces domaines-là, ainsi que des laboratoires avec des machines que l’on ne trouve pas nécessairement ailleurs. Être exposé à cet écosystème et pouvoir ouvertement travailler et collaborer avec les chercheurs et les structures de l’X a été pour Sensome un énorme avantage.

A titre d’exemple, nous avions le laboratoire de biologie et le laboratoire d’électronique juste à côté, et en face nous avions accès à des salles blanches de chez Thales pour créer les premiers prototypes de notre capteur. Ces 3 laboratoires de recherche que nous utilisions était à moins de 5 mins à pieds ! Avoir accès à de tels équipements et laboratoires de pointes pour une jeune entreprise, le tout sur un même site, était inespéré. Je pense que nos 4 années à l’X nous ont fait économiser plusieurs années de R&D si nous avions été autre part qu’à polytechnique, ces années ont été une vraie fusée pour le développement de Sensome.

Nous avons également profité de l’incubateur X-Up pour la partie business, vous savez, nous sommes avant tout des chercheurs, nous ne connaissions pas grand-chose à l’entrepreneuriat avant cette aventure… (rires)

Plus sérieusement, je pense très sincèrement que polytechnique est un des endroits les plus pointus sur la planète, le genre d’endroit qui permet d’aller au-delà de la connaissance actuelle.

schéma Clotild

 

Votre dispositif entre aujourd'hui en phase d'essai clinique sur l'Homme dans des centres de traitement des AVC en Australie, en Europe et en Belgique. Que cela signifie-t-il pour Sensome ?

Cela signifie de belles choses ! Nous avons travaillé pendant 7 ans, et aujourd’hui nous avons l’impression que la véritable histoire commence. Un essai clinique est une étape fondatrice pour une société Med Tech car il est la concrétisation de la finalité de l’entreprise et de son produit : aider des patients.

C’est aussi pour nous une façon de démontrer les capacités de Sensome à pouvoir intégrer son capteur dans des dispositifs médicaux existants, cela est fondamental pour nous. Cet essai clinique revêt donc un enjeu de crédibilité et de viabilité par rapport au secteur médical, et nous sommes fiers d’avoir franchis cette grande étape.

Même si cette étude est un vrai boost pour toute l’équipe, il ne faut pas perdre de vue les autres enjeux derrière cet essai clinique : la mise sur le marché du dispositif et le passage des certifications du secteur médical, qui comme vous vous en doutez sont très lourdes et longues à obtenir. Nous avons déjà dû mettre en place l’assurance qualité et répondre à de nombreuses exigences réglementaires pour pouvoir démarrer cet essai clinique sur l’Homme.

 

Quelles sont les prochaines étapes de Sensome, tant du point de vue financier et industriel que du point de vue de la mise au point du dispositif Clotild et de son déploiement dans les hôpitaux ?

Il faut déjà terminer l’essai clinique car il n’en est qu’à son début ! Pour le reste, nous devrons ensuite passer le marquage CE et la certification de la FDA qui seront essentiels pour la mise sur le marché de Clotild. Le but est d’intégrer le capteur dans d’autres dispositifs tiers, nous devons donc activement travailler avec des partenaires. Par exemple, une première collaboration est en cours depuis 2020 avec la société japonaise Asahi Intecc, produisant des guides neurovasculaires, et nous entamons une R&D commune pour implémenter notre capteur dans leurs dispositifs.

Au-delà des études cliniques, pour le déploiement à grande échelle du dispositif dans les centres de traitement des AVC, cela passera probablement par nos partenaires : ils achèteront notre capteur et notre software pour l’intégrer dans leurs dispositifs, puis il les distribueront dans les hôpitaux.

 

Travaillez-vous déjà sur un autre dispositif médical basé sur les technologies développées pour Clotild ?

Ce qui est intéressant avec cette technologie, c’est qu’elle est déclinable dans divers champs médicaux, notamment en oncologie. Les applications sont très vastes, mais comme toute entreprise nous avons des chercheurs et des ingénieurs en nombre limité…

Toutefois, nous songeons de plus en plus à étudier ce qui serait possible de faire avec des implants. Nous travaillons également activement à l’élaboration d’un capteur dédié à la détection des tissus cancéreux, promettant de belles avancées dans le domaine !

 

Pour finir, quelle est votre vision de la Bio Tech et de la Med Tech ? A quoi peut-on s'attendre dans les prochaines décennies à venir ?

La BioTech et la MedTech sont très différentes ! On a souvent tendance à mêler les deux, je ne parlerais donc que de mon secteur d’activité : la MedTech.

Je pense que les capteurs vont jouer un rôle prépondérant dans la santé de demain. Ce qui manque aujourd’hui, c’est la récupération de données in situ, provenant tout droit du corps du patient. Les prochains capteurs que nous verrons arriver dans nos hôpitaux seront non seulement dédiés aux interventions, mais ils seront aussi utilisés pour le suivi médical.

L’enjeu sera d’aller vers la prévention des risques pour éviter les formes graves de maladies. C’est en ce sens que la médecine ira vers un monitoring de plus en plus important des patients, avec une médecine personnalisée.

Nous avons tendance à théoriser autour d’un patient standard, mais chaque corps humain est en réalité unique, c’est pour cela que réussir à récupérer de la donnée in situ et savoir la traiter est un véritable bon en avant pour la médecine.

Pour finir, la médecine d’aujourd’hui peut être définie comme des soins de maladies, mais j’espère qu’elle pourra être définie dans quelques décennies comme des soins de santé. Le but étant de ne plus à avoir à intervenir chirurgicalement !

Mais l’Homme est un ennemi pour lui-même, car malgré toutes les avancées médicales imaginables, certaines personnes ne prennent malheureusement pas assez soin d’elles, négligeant la noblesse de leurs corps si précieux…

 

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